Les traîneaux de nos dix ans
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Bas de la rue Naniot dans les années 80
Bas de la rue Naniot — Années 80

Le pré des Pères, la rue Naniot, le parc Xhovémont, la Montagne Sainte Walburge, le parc de la Citadelle ainsi que le bois Fabry évoquent en nous des souvenirs de glisses hivernales.

De nos jours ne subsistent, pour des descentes en traîneaux, que le parc Xhovémont et le parc de la Citadelle. Pour les autres sites, les rues Naniot et Montagne Ste Walburge existent toujours, mais compte tenu de la circulation automobile et du salage automatique dès les premiers flocons de neige, elles sont devenues obsolètes. Quant au pré des Pères, il a disparu lors de la création de la rue des Neuves Brassines et du boulevard Philippet.

Où sont les hivers d'antan, disent souvent les anciens. Il est vrai que l'on constate, depuis quelques années, mis à part les plateaux Ardennais, peu d'enneigement sur la ville. Pourtant, il y a quelques décennies, il n'était pas rare d'avoir plus ou moins 3 semaines de neige. Ce qui permettait aux gamins que nous étions de sortir le traîneau de la cave et de se lancer sur les pistes citées ci-avant.

Je me souviens surtout de l'hiver 1944/1945. J'avais dix ans, on venait d'être libéré du joug allemand par les troupes américaines. La guerre n'était pas terminée pour autant. En effet, de nombreuses bombes volantes (V1- Robot) tombaient fréquemment sur la ville. De plus, les Allemands venaient d'entamer une offensive désespérée dans les Ardennes, avec la crainte, pour la population de les voir revenir à Liège.

Nous étions toujours rationnés pour les denrées alimentaires ainsi que pour la fourniture de charbon de chauffage. De plus, nous vivions dans les caves de nos habitations par peur des bombardements. Tout ceci pour vous dire que nous enfants, vivions une drôle de période. N'empêche, notre insouciance nous faisait rebondir et malgré les dangers permanents, on continuait à jouer dans la rue.

Vers la fin décembre 44, la neige se mit à tomber abondamment, recouvrant la ville d'un épais tapis blanc qui allait tenir pendant un mois. Quel bonheur ; on allait pouvoir sortir les traîneaux des caves. Les traîneaux, parlons-en. Cela ressemblait à tout, sauf à un traîneau, tel que l'on connaît maintenant, racé, aérodynamique, muni d'un guidon pour diriger et d'un frein pour s'arrêter. Nos traîneaux, eux étaient construits de bric et de broc avec des planches auxquelles on fixait des ferrures en guise de patins. Pour maintenir une stabilité entre les patins, on fixait des traverses en métal ou en bois. Comme siège, on clouait une planche sur les deux montants et, luxe suprême, on y posait un petit coussin voire un morceau de vieux tapis de laine. Parfois le fond d'une vieille chaise pouvait servir. Equipés de la sorte, nous étions prêts pour affronter les pires descentes. 

À plusieurs, tirant derrière nous notre traîneau au moyen d'une vulgaire corde, nous gravissions la rue Naniot bien enneigée, avec pour objectif d'atteindre le pré des Pères. Nous étions, la plupart d'entre nous, chaussés de sabots en bois, plus chauds que nos bottines en cuir, coiffés d'un passe-montagne surmonté d'un pompon, accoutrés de vêtements hétéroclites, parfois en courte culotte avec lesquelles nous subissions les morsures du froid sur nos jambes dénudées. À ce sujet, le froid provoquait des gerçures douloureuses sur les faces intérieures des cuisses. Pour guérir, on disait qu'il n'y avait qu'un remède « de bonne femme » : répandre de l'urine sur les gerçures. J'ai essayé. Je n'ai jamais renouvelé l'expérience.

Arrivés au sommet du pré des Pères, ainsi dénommé par la présence d'ecclésiastiques dans une maison de retraite toute proche, nous contemplions la belle descente qui s'offrait à nos yeux. Ce pré se situait à l'emplacement de la rue des Neuves Brassines et du boulevard Philippet.

Nous décidions, pour mettre un peu de piment, de réaliser un convoi de traîneaux. On disposait les traîneaux à la queue leu leu. Le traîneau de tête, celui qui allait diriger la manœuvre, était en fait une luge qui appartenait à René, un garçon de 2 à 3 ans plus âgé que nous. La luge, très basse, de couleur vert pomme, était récente. Construite au moyen de tubes, elle avait des arrondis à l'avant comme à l'arrière. Le siège était composé de fines languettes de bois.

Rue Naniot - Hiver 2010
Centre de la rue Naniot — Hiver 2010

Au moment de nous positionner pour réaliser notre convoi, il arrivait que retentissent les sons lugubres des sirènes annonçant l'arrivée imminente d'une bombe volante appelée populairement « robot ». Que faire ! Pas d'endroits pour nous abriter. Notre seul réflexe était de nous coucher à plat ventre dans la neige avec notre traîneau sur le dos comme protection. Tout à coup, dans le lointain, on entendait une pétarade. Le bruit se faisant de plus en plus fort on levait un œil vers le ciel plombé de l'hiver, et puis soudain apparaissait un long cigare gris surmonté d'un « tuyau de poêle » d'où s'échappaient des flammes. Nous savions que tant que le moteur fonctionnait il n'y avait pas de danger pour la population de Liège. L'engin de mort continuait sa course vers Anvers où là, il ferait de nombreuses victimes innocentes. Lorsque le moteur crachotait puis s'arrêtait alors là, c'était le sauve-qui-peut. On ne savait jamais où cet engin pouvait tomber. 

L'alerte passée, sains et sauves, nous reprenions comme si de rien n'était la formation de notre train. René avec sa luge de rêve prenait la tête du convoi comme une locomotive. Une dizaine de traîneaux formait le convoi. Chacun se mettait à « plat ventre » sur son traîneau, tenant par les mains les montants arrière du traîneau qui le précédait. Ceux qui, malheureusement n'avaient pas de traîneau, se mettaient à califourchon sur le dos de certains d'entre nous. Parfois, un loustic s'attelait à notre convoi, le derrière enfoncé dans une vieille marmite en fonte. Vous voyez le tableau…

René, sur sa belle luge verte donnait le signal du départ. Le convoi s'ébranlait, vu la déclivité, on prenait assez de vitesse. On quittait le pré, toujours bien en ordre, on passait sous le pont à berlines du charbonnage et puis, une première difficulté se présentait. Il fallait négocier un virage pour accéder à la rue Naniot, ce qui ne se faisait pas toujours sans heurts. Du coup, on se retrouvait face à une descende vertigineuse que nous dévalions en « quatrième vitesse » avec, sommet de l'inconscience, le passage entre un mur et l'arrière de deux bancs publics qui existaient à l'époque. Parfois en cours de route on perdait l'un ou l'autre « wagon ».

L'arrivée au bas de la rue ne se faisait pas sans risques. En effet, on devait freiner à bloc tant bien que mal afin de ne pas déboucher dans la rue de Hesbaye où régnait une circulation intense de véhicules américains.

Voilà résumé en quelques lignes, une journée de mon hiver 44/45 avec un pré qui n'existe plus et une rue Naniot qui n'a plus vu passer de traîneaux depuis belle lurette.

Jean de la Marck

Paru en brochure

Ce récit a été publié au sein de la brochure Sainte-Walburge et environs au XXe siècle - Cent ans de vie quotidienne en page 65.
Couverture de la brochure Sainte-Walburge et environs au XXe siècle - Cent ans de vie quotidienne