Cadran, Fontainebleau, Hocheporte : Trois carrefours martyrs
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Dernièrement, mon épouse et moi sommes partis à la découverte du vallon de la Légia. Visite guidée sur le parcours de ce ruisseau mythique cher au cœur des Liégeois. Après une promenade d'environ deux heures sur le territoire de la commune d'Ans chère à « Papa » Daerden, nous sommes arrivés au carrefour de Fontainebleau situé dans le quartier de Sainte Marguerite. Installés sur une passerelle surplombant la voie rapide de Louis Fraigneux, nous contemplons ce site permettant un accès rapide vers Ans et Burenville.

Tout à coup, planté sur cet observatoire, pensif, je remonte dans le temps et me retrouve, près de soixante ans dans le passé, dans la cour du charbonnage de Bonne Fin. De cet endroit face à l'entrée, j'avais une vision du carrefour de l'époque avec ses magasins et le tram 12 qui passait. Secouant la tête, pour chasser ces visions d'une autre époque, je suis revenu dans le temps présent tout en ne laissant rien paraître de mon émoi.

Rentré à la maison, j'ai continué à fouiller dans ma mémoire. Subitement deux autres carrefours me sont apparus : le Cadran et Hocheporte. Vous pensez certainement, pauvre garçon, que lui arrive-t-il encore. Pourquoi évoquer l'histoire de trois carrefours. Il y a d'autres sujets qui mériteraient plus d'intérêt. Pas pour moi ! Ces endroits, bien qu'insolites, je vous l'accorde, font partie de mon enfance parce que je les ai fréquentés au gré des déménagements de mes parents.
Vous allez comprendre !

LE CADRAN – Fenêtre sur carrefour

Honneur au tout premier. Nous sommes en 1939 et devons quitter notre appartement de la Montagne Sainte-Walburge. Je fais de la fièvre, car je développe la varicelle. Je suis tout pustuleux. Dehors il règne un froid de canard. À 5 ans je ne comprends pas très bien toute l'effervescence provoquée par le déménagement. On m'emmitoufle dans des couvertures bien chaudes, pour me transporter en taxi (quel luxe pour l'époque) à quelques centaines de mètres de la Montagne Sainte-Walburge. À ce moment je découvre l'immeuble dans lequel nous allons habiter. Il se situe à l'angle de la rue Sylvestre (rue aujourd'hui disparue) et du Cadran. Notre appartement se trouve au 3e étage. Pendant que mes parents aménagent notre nouvel intérieur, je reste blotti dans mon petit lit pendant deux jours. Je suis triste et malade. Puis la fièvre étant tombée, je me sens déjà mieux.

Toute sortie m'étant interdite, je tourne en rond dans l'appartement. Tout à coup, je me dirige vers la fenêtre et là ; surprise ! Je découvre un paysage que je ne connaissais pas. Émerveillé je découvrais, devant moi, une gare, un tunnel, des trains, des trams, des magasins, des charrettes tirées par des chevaux, quelques autos et bien entendu des piétons. Tout cela se croisait et partait dans tous les sens. J'étais saoul de mouvements. Il m'était difficile de quitter ce spectacle tout nouveau pour moi. C'est depuis ce jour que je pense avoir développé un certain don d'observation.

Chaque jour j'étais à la fenêtre. Souvent, le matin, mon regard était attiré vers la maison du chef de gare du Palais située presque au-dessus de la sortie du tunnel ferroviaire. Je le voyais quitter son logis de fonction pour se rendre à la gare toute proche. Il se tenait droit comme un i, portait bien l'uniforme et un képi rouge coiffait des cheveux gris presque blanc. Je le suivais des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse dans le hall de la gare. Pas pour longtemps, car le képi rouge refaisait surface mêlé aux voyageurs quittant les wagons. Je ne me lassais pas de regarder ce képi rouge constamment en mouvement. J'avais l'impression de jouer une partie de cache-cache avec lui essayant de trouver les endroits où il allait apparaître.

Bien sûr et heureusement, je n'étais pas obnubilé par la gare et son chef. Je contemplais également le ballet incessant des trams qui montaient et descendaient les rues aboutissant dans le
Carrefour où ils se croisaient juste sous ma fenêtre. Je ne savais pas encore lire, mais je tentais de les reconnaître grâce à leurs aspects. De plus, je savais compter jusque 10 sur les doigts. C'est ainsi que je reconnaissais le tram 12 par sa motrice aux formes arrondies tirant une remorque, dont les plates-formes avant et arrière, donnant accès aux places assises intérieures, étaient à l'air libre. Quant au numéro placé sur le fronton de la motrice je déchiffrais 1 et 2. Je savais aussi que ce convoi se dirigeait vers Ans par la rue de l'Académie. Il y avait également de plus longs convois ayant Saint-Trond et Tongres comme destination. Le 5 et 0 était le tram de Rocourt et le 5 et 1 celui de Vottem. Tous ces trams empruntaient la rue de l'Académie. Quant aux numéros 6 et 0 c'était le tram de Tilleur. Lui, il passait par la Place des Bons Enfants et montait le Mont Saint-Martin vers les Hauteurs de Saint-Gilles. En été, par beau temps, ce tram avait la particularité de tirer un wagon complètement découvert. On pouvait monter dessus par n'importe quel côté.

Mais tous ces charrois faisaient souffrir le réseau de rails. Il fallait fréquemment procéder à des réparations surtout dans les aiguillages, pièces maîtresses permettant les croisements et les changements de direction des convois. Je découvrais alors, assez souvent, juste sous mon nez, un ouvrier, assis sur une petite chaise à pieds sciés, coiffé d'une visière munie d'un verre bleuté et tenue d'une main. Tandis que de l'autre main il appuyait, en faisant une fontaine d'étincelles, une baguette sur une portion de rail. Pour faire fonctionner son engin, il avait un petit moteur à côté de lui qui était alimenté électriquement par une cane en bambou munie d'un câble raccordé directement sur le réseau aérien fournissant l'énergie électrique aux trams.

Bien des choses attiraient mon attention. Au-dessus des voies du chemin de fer, je voyais le pont d'Arcole. Dénomination assez pompeuse pour une passerelle piétonnière reliant la rue de Bruxelles à la rue Fond Saint Servais. Restant toujours sur le site ferroviaire, je m'en voudrais de ne pas vous parler des époux Jusseret. Monsieur Jusseret dirigeait une petite salle des sports, située rue Fond Saint Servais. Il dispensait des cours de gymnastique, de boxe et de lutte. L'arrière du bâtiment qu'il occupait comme logis se trouvait en surplomb des rails juste en face de l'entrée du tunnel. Il disposait d'une petite terrasse équipée, en été, d'un parasol et de deux transats. Par beau temps, ils prenaient le soleil. Monsieur Jusseret était habillé tout de blanc. De loin on le prenait pour Monsieur Propre. L'endroit était plus qu'insolite, car lorsqu'un train débouchait du tunnel, le coin disparaissait dans un nuage de fumée. Je me suis toujours demandé comment il faisait pour rester tout blanc après le passage du convoi. Ah oui ! J'ai oublié de vous dire qu'en ce temps-là les locomotives fonctionnaient à la vapeur et brûlaient du charbon.

Bien entendu, je ne restais pas collé à la fenêtre à longueur de journée. Dès ma varicelle terminée, je suis retourné à l'école maternelle de la rue Agimont. Dès l'école finie, je jouais avec mes petits camarades que je retrouvais sur la place Saint Séverin toute proche. Maman m'aidait à traverser le carrefour. En trottinette nous faisions des courses sur les trottoirs entourant le pâté de maisons compris entre les rues Léon Mignon, Agimont et la place Saint Séverin. Nous passions devant la grande école de Petite Mécanique.

En 1940, j'approchais à grands de mes six ans. J'entendais parler de guerre par les grandes personnes. Je ne savais pas ce que cela voulait dire et dans mon insouciance infantile je n'y prêtais aucune attention tout en ressentant beaucoup de morosité autour de moi. Jusqu'au jour ou papa reçut un ordre de rejoindre l'armée. Je l'ai vu partir en uniforme portant fièrement un calot duquel pendait une floche bleue. Pendant plusieurs jours nous étions sans nouvelles. Où se trouvait –il ? Apprenant qu'il était cantonné du côté de Momalle, maman, mèmère Guerite (ma grand-mère) et moi sommes allés lui rendre visite. Là-bas, en voyant tous les soldats rassemblés près de mon père, j'ai compris que quelque chose de grave allait se passer.

Revenu à la maison, j'entendais en permanence le hurlement de sirènes annonçant de mauvais augures. J'avais peur. D'autant plus que de ma fenêtre je voyais défiler un flot ininterrompu de personnes s'écouler vers la rue de l'Académie semblant fuir quelque chose. Beaucoup étaient à pied portant de lourdes valises ainsi qu'un baluchon sur le dos, d'autres poussaient des vélos lourdement chargés, ou une poussette d'enfant. Certains avaient une charrette tirée par un cheval. Quelques privilégiés circulaient en auto. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Entre-temps, papa était revenu à la maison. Il avait pu obtenir une petite permission de quelques heures, car la guerre venait d'être déclarée et les troupes allemandes venaient de franchir la frontière belge pour nous envahir. Papa m'expliqua que les personnes que je voyais défiler dans le carrefour étaient des réfugiés se sauvant devant l'avancée allemande.

Un matin, ayant repris mes observations à la fenêtre, je remarquais, dans le ciel, des avions tournoyer au-dessus de la Citadelle en émettant des bruits bizarres comme des tac à tac. Tout de suite, je dis à papa de venir voir les avions. À ma question de savoir ce que faisaient les avions dans le ciel, papa réalise soudain le danger que représentait ma position devant la fenêtre. Torse nu, car il se rasait, il se précipite en me retirant brusquement et me plaçant derrière lui. Au même moment une balle de mitrailleuse, vraisemblablement perdue, est venue se loger dans le châssis en bois faisant voler en éclat tout le vitrage. Lorsque papa s'est retourné, il avait le torse en sang, blessé par les multiples éclats de verre. À ce moment, en pleurant j'ai compris ce qu'était la guerre. En vitesse, papa a dû rejoindre son unité avec laquelle il fut prisonnier des Allemands. Par pour longtemps. Car sautant sur une moto, à la barbe des Allemands, il est parvenu à s'enfuir pour nous rejoindre.

En attendant son retour, toujours à ma fenêtre je voyais défiler en file indienne des soldats aux uniformes vert-de-gris. C'était le début d'une occupation de quatre ans. Mais cela je ne le savais pas encore.

En 1941, nous avons quitté le Cadran pour nous installer en plein centre-ville, rue de la Cathédrale.

FONTAINEBLEAU – Populaire et populeux

Après deux années passées au centre-ville, mes parents ont de nouveau la bougeotte et décident d'émigrer dans le quartier de Sainte Marguerite. C'est ainsi que nous transportons et déposons nos pénates au 60, de la rue de Hesbaye, à plus ou moins 300 mètres du populaire et populeux carrefour de Fontainebleau. Bien sûr, on ne peut tout avoir. Je n'avais pas un observatoire privilégié comme c'était le cas dans le carrefour du Cadran. N'empêche qu'en scrutant le carrefour de la fenêtre du 1er étage de notre appartement, je constatais qu'il y régnait beaucoup d'animation. Pour plusieurs raisons ! Tout d'abord la présence du charbonnage de Bonne Fin duquel entraient et sortaient de nombreuses charrettes à charbon tirées par des chevaux, ainsi que les flots de mineurs changeant de pauses. On peut aussi ajouter les fréquents passages du légendaire tram 12 montant vers Ans ou descendant vers le centre de Liège. N'oublions surtout pas les nombreux magasins qui jalonnaient le pourtour du carrefour : boucherie, épicerie, boulangerie, cafés, glacier et une grande droguerie. Voilà ce que je pouvais voir et ressentir de cet endroit.

Chaque jour, je l'empruntais pour me rendre, par la rue Louis Fraigneux, à mon école située place Hocheporte. Bien souvent, à la sortie du charbonnage, je croisais des mineurs, qui le boulot terminé, se hâtaient de rentrer chez eux. En les regardant, à la dérobée, je constatais qu'ils avaient le bord des paupières noirci par la poussière de charbon. J'en concluais, faussement, qu'ils ne se lavaient pas bien après le travail effectué au fond de la mine.

Il m'est arrivé aussi, pour cause de rationnement provoqué par la guerre, de prendre la file, à la demande de mémère Guerite, à la devanture de la boulangerie Humblet située rue Sainte- Marguerite, mais très proche du carrefour. Au bout d'un moment que je trouvais toujours trop long, mémère Guerite venait me remplacer dans l'espoir, parfois vain, d'obtenir un pain de mauvaise qualité.

De nombreuses fois, j'ai pu entrer sur le carreau du charbonnage en accompagnant mon oncle Louis qui possédait une charrette à charbon tirée par un cheval appelé Coco. En fait, mon oncle n'était pas marchand de charbon, mais il faisait des « chemins de charbons » pour le compte des mineurs et de leurs familles. Vous allez comprendre les raisons de notre présence dans le charbonnage ! Si mes souvenirs sont bons, chaque mois, les mineurs recevaient un bon de 250
Kgs de charbon. À charge pour eux d'en effectuer le transport. Ne possédant pas de moyens appropriés, ils s'adressaient à mon oncle pour déposer le précieux combustible à leur domicile. Parfois, estimant avoir suffisamment de réserve dans leur cave, ils revendaient les bons à mon oncle qui se chargeait et s'empressait de les commercialiser comme il se doit. Voilà pourquoi j'accompagnais mon oncle, pendant les vacances scolaires, pour lui donner un petit coup de main pour charger et décharger la charrette en tenant compte de la masse musculaire de mes 9 ans. C'était dur, mais j'aimais bien surtout avec une petite dringuelle à la clef.

En entrant dans le charbonnage, on conduisait la charrette, en tenant « Coco » par le licou, pour la mener sur la bascule afin de connaître le poids à vide. Puis on se dirigeait vers les dépôts de charbons aux calibres différents. On y trouvait le 5/10, le 6/12, le 12/22, le 20/30. Suivant les indications inscrites sur le bon, on chargeait la charrette en se servant d'une pelle, « li truvèle » ou la « houpe » comme disait mon oncle. La charrette pouvait supporter une charge d'environ 500 Kgs. Il y avait deux compartiments séparés par une planche. Suivant la demande, on pouvait donc charger 250kgs de 5/10 « la gayette » et 250 kgs de 12/22. Après remplissage, on repassait sur la bascule pour la pesée. Autant vous dire que l'on n'était pas sur une « gayette » près. Mais je dois reconnaître que mon oncle avait un œil expert pour jauger les quantités de charbon à charger. Cette opération terminée, on pouvait alors se diriger vers la sortie pour déboucher dans le carrefour d'où on empruntait soit la rue de Hesbaye, soit la rue du Coq ou bien même la rue Sainte Marguerite pour nous rendre dans le quartier Saint Séverin.

En citant la rue du Coq, je pense tout à coup au maréchal ferrant qui s'y trouvait. C'était le « cordonnier » de « Coco ». Car, après un certain nombre de courses, les fers de ses sabots étaient usés. Il fallait alors procéder au « ressemelage ». J'aimais bien voir le travail de cet artisan. Par contre, lorsqu'il enlevait, au moyen d'une lame tranchante, une couche de corne des sabots de « Coco », je pensais que la pauvre bête devait souffrir et craignais de voir jaillir du sang de son sabot. Mais tout se passait très bien, et, muni de nouveaux fers « Coco » pouvait de nouveau « catacloper » avec vigueur.

Le samedi, était le grand jour du décrassage. Entendez par là, le jour où je prenais un bain complet. À la maison, nous n'avions pas de salle de bains. C'est seulement en 1951 que j'ai pu profiter du plaisir de me délasser dans la baignoire de la salle de bains familiale. Aussi, pour prendre un bon bain je devais me rendre, traversant le carrefour, un essuie roulé sous le bras, vers les bains publics de l'Ouest situés rue Général Bertrand. En passant, je constatais la présence de personnes faisant la queue à la boulangerie Humblet dans l'espoir d'obtenir un hypothétique petit pain.

Arrivé aux bains, je prenais un ticket, portant un numéro, moyennant quelques francs. Ensuite je m'asseyais sur une banquette, attendant que l'on crie mon numéro. Après une attente plus ou moins longue, en sursautant, j'entendais appeler le n°15. Ouf, c'était mon tour. Me levant, je me dirigeais alors vers la cabine n°15 qui venait d'être libérée, dans laquelle se trouvait une immense baignoire recouverte de pavés blancs. Après avoir fait couler une certaine quantité d'eau chaude (véritable luxe pour l'époque), je pouvais enfin me laver complètement tout partout avec une malheureuse petite savonnette d'ersatz de savon pour finalement me glisser dans un bain relaxant. Le principal était de se sentir bien propre. En sortant des bains de l'Ouest, mon essuie roulé, mais mouillé, je repassais devant la boulangerie devant laquelle les personnes attendaient toujours, avec patience, l'ouverture du magasin.

Juste à côté du charbonnage existait un long bâtiment dont l'accès se faisait par la rue Louis Fraigneux (dites la nouvelle percée). Ce bâtiment abritait le Cercle Catholique de Sainte Marguerite. On y organisait des manifestations culturelles et récréatives. Je n'ai pas souvent fréquenté ce lieu sauf une fois, pour assister, en compagnie de petits copains, à une représentation théâtrale pour enfants. On jouait une pièce intitulée « la petite chocolatière ». Ne me demandez pas de vous décrire le scénario, je ne m'en souviens plus. Le sujet tournait sans doute autour du chocolat. Évocation assez épineuse, pour nous, alors que depuis belle lurette, cette délicieuse friandise était aux abonnés absents.

À présent, je vais vous parler du maraîcher, dont les terrains jouxtaient le Cercle Catholique et montaient, par derrière le charbonnage, jusque la rue Henri Vieuxtemps. Il habitait une sorte de petite ferme, située entre la rue Louis Fraigneux et la rue Sainte Marguerite dont l'accès se faisait de chaque côté des deux rues. Il lui suffisait de traverser la rue Louis Fraigneux pour accéder à ses terrains. Pour y circuler facilement avec son cheval et une charrette, il avait tracé un chemin qui serpentait jusqu'au-dessus de la propriété. Assez curieusement, il cultivait une grande quantité de rhubarbe, c'était paraît-il sa spécialité ! Bien entendu, sur ses terres, il ne se contentait pas seulement de faire évoluer « la racine barbare ». On y trouvait toutes les sortes de légumes courants.

Contre le mur de séparation avec le Cercle Catholique, il avait planté deux pêchers dont les fruits mûrs, en été, m'obsédaient. Sapristi, quelles étaient belles ses pêches. Grosses, bien colorées, je n'avais qu'une envie ; mordre dedans et sentir le jus couler le long de mon menton. Seulement voilà, il fallait pénétrer dans la propriété pour marauder le fruit convoité. Opération très délicate, car notre cultivateur était souvent sur place. Mille regrets, malgré des ruses dignes des Sioux, je n'ai jamais pu m'approcher des appétissants fruits.

Par contre en hiver, mais là il n'y avait plus risque de maraude, lorsqu'il y avait de la neige, il fermait les yeux et nous laissait emprunter le chemin, traversant sa propriété, pour y glisser avec nos traîneaux. Je me souviens d'un hiver très rigoureux, avec beaucoup de neige où ce chemin était devenu une véritable descente de bobsleigh avec des virages relevés tout verglacés. Une véritable aubaine ! Le pied comme on dit aujourd'hui. Seul le froid intense, nous faisant claquer des dents et transformant nos petits petons, malgré les gros sabots en bois achetés chez Bouquette, magasin tout proche, en autant de petits grognons de chiens, avait raison de notre résistance. C'est à regret que nous quittions ce mini Val-d'Isère.

Cela à quelques mètres seulement du carrefour…

Pour rester dans le coin, bien que ce ne fût pas toujours l'endroit préféré où je jouais habituellement, il m'arrivait de gravir le long escalier qui reliait la rue Louis Fraigneux à la rue Henri Vieuxtemps. Ce n'était peut-être pas la Montagne de Bueren, mais, quand même il fallait se le farcir. D'autant plus que je me pressais afin de bien vite rejoindre un petit groupe de copains polonais (en ce temps là, beaucoup de familles polonaises habitaient le quartier, à proximité du charbonnage) jouant au pied d'un poirier. Ah ce poirier ! C'était ma hantise. Figurez-vous qu'il avait une belle branche, bien horizontale située à plus ou moins deux mètres du sol. Bon nombre des mes copains parvenait à s'y hisser, me narguant et m'incitant à les rejoindre. Malheureusement, je l'avoue humblement, je n'y suis jamais parvenu sans l'aide de bras bienveillants. J'étais, comme on dit chez nous, trop « pèsant dè cou ». Pourtant je mordais sur ma chique. Prenant de l'élan, je sautais, m'agrippais, passais une jambe au-dessus de la branche et tentais, en balançant l'autre jambe de me redresser afin de prendre appui. Je n'y suis jamais parvenu. J'étais honteux. Je rentrais à la maison avec des bleus sur les jambes et les genoux écorchés. Il m'était arrivé de me rendre seul, sur le site, et d'essayer, en cachette, de vaincre cette maudite branche.

Du dessus de l'escalier on avait une vue splendide sur le carrefour qui se trouvait à 50 mètres de vol d'oiseau…

Redescendu rue Louis Fraigneux, je jouais parfois aux billes sur le trottoir en terre qui longeait le bâtiment faisant angle avec la rue Sainte Marguerite, au rez-de-chaussée duquel il y avait un café. Étant un joueur moyen, j'aimais le jeu en carré, car avec un peu de chance, et vu le nombre de billes placées, il m'arrivait de gagner « quékè mayes » que je m'empressais de glisser dans la poche de ma culotte. J'aimais moins le jeu de la poursuite parce que l'on jouait un contre un et que par malheur, si je devais affronter un spécialiste de la « tchikeuse », mon compte était vite réglé.

Le bout de trottoir dont je vous parle se trouvait à 20 mètres du centre du carrefour…

Je ne voudrais pas quitter Fontainebleau sans faire allusion au splendide cinéma qui sera construit et ouvert dans les années qui ont suivi la fin de la guerre. À l'endroit où il sera érigé, juste en face du charbonnage, sur le trottoir descendant vers la rue Sainte Marguerite, il existait une porte vitrée à deux battants qui donnait accès à un long escalier. Cet escalier aboutissait à une petite salle de fêtes. Par curiosité, on aimait franchir cette porte derrière laquelle il devait y avoir plein de mystères. En la franchissant, on avait mal au ventre de peur d'être surpris par un garde éventuel. On se forçait, sans faire de bruit, à monter les marches afin de découvrir ce qu'il y avait au-dessus de l'escalier. Au moindre bruit suspect, c'était la dégringolade « quatre à quatre ». Bien sûr, on savait ce qui s'y trouvait. Mais le fait de braver une interdiction nous grandissait. On était loin de penser au beau cinéma qui sera construit sur cet emplacement. J'ai souvenance qu'il s'appelait « Fontainebleau – Écran », et que le film projeté lors de l'ouverture s'intitulait « L'éternel Retour » avec la blonde Madeleine Sologne comme actrice principale et Jean Marais comme partenaire. Enfants non admis (moins de 16 ans), je n'ai pas pu le voir.

Le 7 septembre 1944, c'est le drame ! Les troupes libératrices américaines sont annoncées sur les hauteurs de Liège, plus précisément du côté de Grâce-Hollogne, Montegnée et Ans. Les troupes allemandes en complète déroute décident la démolition de 3 carrefours stratégiques afin de retarder l'entrée des troupes américaines. C'est ainsi qu'en premier lieu, elles téléguidèrent une chenillette de type « Goliath », bourrée d'explosifs, et la firent exploser en plein milieu du carrefour, pour provoquer le plus de dégâts possible. Malgré le geste courageux de Maurice Waha, habitant connu du quartier qui au mépris de sa vie, tentait d'arrêter l'engin et exhortait les gens à se sauver, ce fut un véritable carnage dans la population. Comme expliqué ci-avant, beaucoup de personnes attendaient l'ouverture de la boulangerie afin d'obtenir un précieux pain. De plus, c'était le changement de pause au charbonnage et de nombreux mineurs se dirigeaient vers la sortie. On a dénombré plus d'une centaine de morts ainsi qu'un nombre important de blessés.

Comment ma famille et moi avons vécu cette sombre journée ? En ce qui me concerne, j'étais heureusement chez mèmère Guerite dans le haut de la rue Bas Rhieux. Pour tout vous dire, au moment de l'explosion j'étais au « petit coin ». J'ai sursauté puis j'ai entendu mon pèpère Jean hurlé qu'on ne voyait plus Sainte Marguerite. Je suis sorti en hâte pour voir ce qui se passait. Mèmère Guerite était inquiète, car elle savait que sa sœur et ma mère étaient descendues vers le carrefour pour aller lessiver aux Lavoirs de l'Ouest. À cet effet, elles conduisaient une petite charrette, montée sur roues de vélos, pour transporter le linge. Près de nous, paniqué, Arnold, le fils de tante Genie, réalisant que sa mère pouvait se trouver en plein milieu du carrefour, cria en wallon « Mi mame ! Dji'm va vèyî wice qu'èlle ès ». Il se mit alors à courir à la façon d'un sprinter pour dévaler la rue de Hesbaye et atteindre le carrefour. Par chance Tante Genie et ma mère, au moment de l'explosion, venaient de tourner au coin de la rue Général et Bertrand et commençaient à grimper la rue ce qui les a sauvées de l'effet de souffle de l'explosion. Tout de suite, elles étaient redescendues vers le carrefour afin de porter secours aux malheureuses victimes. Avec la petite charrette, aux pneus crevés par les éclats de verre, elles avaient pu conduire quelques blessés à la clinique Saint Joseph toute proche, marchant comme des zombies, hébétées, échevelées, les vêtements maculés de sang. Parfois, je les ai entendues se reprocher de ne pas avoir pu sauver certaines personnes ensevelies sous les décombres et, pendant longtemps cet épisode dramatique a été rarement évoqué dans la famille.

HOCHEPORTE – Ma préadolescence

En janvier 1945, pendant le rude hiver au cours duquel s'est déroulée la bataille des Ardennes (dite offensive allemande du maréchal Von Rundstedt), il a fallu, une fois de plus, déménager. Notre appartement de la rue de Hesbaye était devenu inhabitable, suite aux dégâts causés tout d'abord par l'explosion de la chenillette dans le carrefour de Fontainebleau, puis ensuite et surtout par la chute d'un V1 (bombe volante appelée aussi « robot » dans le jargon populaire). Il était tombé et avait explosé rue Bas Rhieux à proximité de l'arrière de notre bâtiment. Au vu des dégâts, nous avions été déclarés « sinistrés B ». Cela voulait dire qu'il n'y avait plus de fenêtres ni de portes dans l'appartement. Nous ne pouvions donc plus l'habiter. C'est la raison pour laquelle je suis revenu dans ma maison natale du 43, Montagne Sainte Walburge, pour y occuper une cuisine-cave.

Pour déménager, mon père avait dégotté, je ne sais où, une charrette à bras pour y charger ce qui nous restait de mobilier et quelques vêtements. Pour atteindre la Montagne Sainte Walburge, nous avions dû, en tirant et poussant la charrette, passer au travers des carrefours de Fontainebleau et Hocheporte, à peine dégagés des décombres des immeubles démolis suite aux explosions des chenillettes.

Car à Hocheporte, aussi, de même qu'au Cadran, les Allemands avaient fait exploser une chenillette comme à Fontainebleau. En arrivant dans le carrefour, je reconnaissais à peine l'endroit. Que de maisons abattues ! Les 2 et 3 maisons qui faisaient angle avec la rue de l'Académie et la place Hocheporte étaient soufflées, complètement rasées. L'épicerie Longle tenue par le papa de mon petit copain Nico était ensevelie sous les décombres. En face, toujours rue de l'Académie, on ne trouvait plus trace de la pharmacie Janssens ainsi que de quelques autres bâtiments. La grainerie Magnery, à l'enseigne de « l'auberge du soleil » était toute fissurée et branlante. C'est sur le trottoir en terre, situé au pied de ce bâtiment que l'on jouait aux billes en période estivale. Malgré ce paysage de désolation, peu de victimes furent à déplorer. Par chance, les habitants prévenus de ce qui c'était passé à Fontainebleau avaient pu évacuer juste à temps.

Arrivés à destination, nous avions pu prendre possession de notre cuisine-cave. Vous parlez d'un confort ! Une pièce de 5x3 mètres pour 3 personnes avec une cuisinière à charbon et un cosy d'une personne. Pour dormir, je couchais dans le cosy et mes parents dormaient dans une cave à charbon sur des paillasses disposées à même le sol. Par peur d'être victimes de la chute d'une bombe volante, les autres locataires de l'immeuble passaient également la nuit dans cette cave. Il est même arrivé, que ma mère, employée aux Grands Magasins de l'Innovation, invite à la maison une ou deux jeunes vendeuses, pour y passer la nuit, prétextant les difficultés d'utiliser les transports en commun pour rejoindre leur domicile situé en périphérie. Malgré mes 10 ans, j'avais compris que les demoiselles souhaitaient courir le guilledou avec les beaux GI's. J'avais constaté aussi qu'une locataire du rez-de-chaussée abandonnait sa couche du sous-sol lorsqu'elle rentrait accompagnée d'un fringant officier américain. Que voulez-vous, par ce temps de guerre on se protégeait comme on pouvait. Autant le faire dans les bras rassurants d'un de nos libérateurs.

Malgré la peur, les restrictions, l'inconfort et les paysages de désolation qui nous entouraient, une vie active reprenait un cours normal. Le papa Longle avait été autorisé à installer un baraquement sur la place Hocheporte afin de poursuivre son activité commerciale. Les trams roulaient. Le tram 12 croisait le tram venant de Tongres, et s'en allait rejoindre l'autre carrefour tragique de Fontainebleau avant de grimper vers le plateau Ansois. De nombreux véhicules militaires américains circulaient sans cesse dans de la neige ayant perdu sa blancheur immaculée.

Pendant ce temps-là mon école Hocheporte jouait toujours relâche, pour notre plus grand plaisir. Toutes les vitres des fenêtres avaient été brisées et remplacées par des tôles métalliques ou parfois des planches en bois et même de vulgaires cartons. On profitait au maximum de ces congés forcés pour nous adonner aux « sports d'hiver ». Longues glissades verglacées sur la place Hocheporte. Dans cet exercice de vitesse et d'équilibre, les gros sabots de bois aux pieds faisaient merveille. Ensuite, descentes en traîneaux dans la Montagne Sainte Walburge ou rue Henri Vieuxtemps. Tout cela entrecoupé d'une alerte à la bombe volante. À ce sujet, il est quand même curieux de constater l'inconscience et la désinvolture que nous affichions face à ce danger. Car il ne faut pas oublier que ces bombes tombaient n'importe où. Nous y étions habitués et pas question, de rester confinés dans les caves pendant la journée.

Tout doucement, les opérations militaires s'amélioraient. Les troupes américaines avaient repris l'initiative des combats dans les Ardennes et les V1 n'étaient presque plus qu'un souvenir. Nous pouvions, dès lors, reprendre le chemin de l'école, contents malgré tout. Comme notre école était toujours sinistrée et en cours de réfection nous avons dû émigrer à l'école des filles de la rue Agimont. Mis à part les récréations, la mixité n'existait pas encore dans les classes. Cela a duré deux mois puis nous avons pu réintégrer notre école. En 1946, j'ai terminé mes années primaires. Bientôt j'allais rejoindre en septembre une grande école de la ville. À partir de ce moment-là, je n'ai plus joué au football sur la place Hocheporte, ni aux billes sur le trottoir de chez Magnery, ni à la guerre dans les maisons démolies du carrefour. J'ai alors concentré toute mon attention vers le haut de la Montagne Sainte Walburge où j'allais perdre tout doucement ma préadolescence.

EPILOGUE

Que reste-t-il de mes trois carrefours tels que je les ai connus à une certaine époque. Rien !!! Oh, bien sûr ils sont toujours bien là, mais que sont-ils devenus. Je vois de grandes étendues circulaires traversées par des voies rapides ou bien par des trémies. Tout a été transformé, que dis-je défiguré sur l'autel de la mobilité. Plus de magasins, peu de piétons, que voulez-vous, tout doit aller très vite maintenant. Mes carrefours ont été martyrisés une deuxième fois et je suis certain qu'il n'y aura plus un petit garçon pour raconter leur histoire.

Jean de la Marck