Les glaçons canadiens
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L'autre jour, mon camarade Raymond me faisait part d'un souvenir d'adolescent me concernant. Il se remémorait, déambulant un dimanche matin sur la « Batte », tombant en arrêt devant un décor pour le moins insolite à cet endroit. Il découvrait un paysage canadien. En fait, il s'agissait d'une échoppe décorée de sapins, d'une effigie, grandeur nature, d'un agent de la police montée canadienne et d'une paire d'authentiques raquettes de trappeurs, faites de cordes tressées montées sur des lattes en bois. Un étal en forme de U recouvert de nappes en vichy rouge et blanc complétait l'ensemble. Le but de ce décorum était, bien entendu, d'attirer le badaud, de lui vanter, authenticité oblige, les vertus curatives d'un petit bonbon appelé « glaçon canadien » et de lui vendre, moyennant quelques espèces sonnantes et trébuchantes, un sachet en forme de cornet renfermant quelques exemplaires de cette magique friandise.

Pour donner vie à cette scène digne du Grand Nord, nous étions quatre personnes, Edgard, le patron, mon copain Jean-Marie, son beau-frère, et moi-même. Jean-Marie et moi étions les hommes à tout faire, montage et démontage du stand, remplissage des sachets destinés à la vente, passage dans la foule, avec plateau en forme de feuille d'érable, pour la dégustation.

C'est ici que mon camarade Raymond intervient. Fondu dans la foule des acheteurs potentiels, il était subjugué par notre accoutrement. En effet, nous portions chacun une veste faite d'un gros tissu à carreaux rouges et noirs. Sur les manches, à hauteur des épaules, était cousu un badge portant la mention « Canadian Icicles Corporation » et sur la poitrine, côté gauche, était accrochée une « mapple leaf » argentée (feuille d'érable), emblème du Canada. Vous admettrez volontiers que cela faisait bien dans le décor. Raymond n'a jamais oublié la fameuse veste. Quelques années plus tard, j'ai eu l'occasion et le plaisir de faire sa connaissance en fréquentant le même établissement scolaire. Mais c'est seulement, il y a peu de temps, alors que maintenant nous avons les tempes grises, qu'il s'est souvenu et m'a rappelé l'anecdote de la canadienne rouge et noire.

Jean de la Marck et Jean-Marie
Jean-Marie et moi, sur la Meuse

Pendant que Raymond, perdu dans ses pensées parmi la foule, « flashait » sur nos tenues vestimentaires, Edgard, petit homme nerveux, basané, le cheveu noir geai commençait son boniment afin de monopoliser l'attention du public. Il démontrait, avec véhémence que le petit « glaçon canadien » n'était pas une vulgaire « chique » mais un bonbon d'une certaine classe voire d'une grande noblesse et ajoutant mi-figue mi-raisin qu'il ne fallait pas confondre « beefsteak avec émotion » ou « le marteau avec l'enclume ». Cela ne voulait rien dire mais, les gens riaient. Sa composition était un secret. Parfois, Edgard laissait entendre que de l'essence de pin canadien et du suc d'érable étaient deux éléments importants. Taillé à facettes comme un diamant, il était d'une couleur verte semblable à une émeraude.

Intéressés par les paroles d'Edgard, les badauds commençaient à se rassembler en un groupe compact. Tel un gourou, il demandait une grande attention et une grande concentration. C'était le moment idéal pour Jean-Marie et moi de présenter de petits éclats de « glaçons canadiens ». Suivant les directives d'Edgard, les personnes devaient déposer la petite friandise sur la langue, laisser fondre lentement et fermer les yeux. Puis il leur demandait d'ouvrir la bouche et d'aspirer un grand bol d'air, en faisant remarquer, à tout un chacun, la vague de fraîcheur qui déferlait dans les poumons et leur procurait un bien-être fou. Et, miracle, tout le monde opinait du bonnet, persuadé des vertus pectorales du petit bonbon. Battant le fer tant qu'il était chaud, Edgard en remettait une couche en certifiant que le suc d'érable facilitait grandement la digestion. À voir la mine réjouie du public, on pouvait considérer la démonstration concluante. Aussi, c'est avec empressement que nous remplissions les sachets coniques pour les présenter à la vente. Edgard, qui ne ratait aucune occasion de distraire son auditoire, précisait, en me montrant du doigt, que je ne pouvais plus manger de « glaçons », car étant petit, j'en avais tellement mangé que ma croissance s'en était ressentie et que, malgré mon jeune âge, je ressemblais à un vrai bûcheron canadien.

Glaçons Canadiens

Pour la petite histoire, il arrivait fréquemment que dans l'assemblée, certaines personnes nous servaient de référence, non pas comme comparses, mais comme propagatrices de la bonne parole, entendez par là les qualités du petit « glaçon canadien ». En effet elles expliquaient avec beaucoup de détails que lorsqu'elles toussaient, elles suçaient un bonbon et la toux se calmait. D'autres racontaient que pour bien digérer, elles laissaient fondre un petit « glaçon » sur la langue et la digestion s'opérait comme par enchantement. Elles donnaient aussi des conseils pour la conservation. Il fallait les placer dans une boîte métallique, bien fermée, afin de garder tout l'arôme.

Raymond, quant à lui, était enfin sorti de ses pensées vestimentaires toutes nordiques, pour acheter son cornet de « glaçons canadiens ».

Edgard, vu l'ampleur que prenait son entreprise, envisageait d'introduire le « glaçon canadien » en pharmacie. N'ayant plus la possibilité d'assumer lui-même l'animation de l'échoppe sur la « Batte », il l'a confiée à un petit camelot qui vendait des « chiques ». Mais le ressort était cassé et notre présence dominicale à Jean-Marie et moi n'était plus nécessaire.

Quelques fois, au cours de vacances passées à la mer du Nord, j'ai retrouvé, bien des années plus tard, Edgard, présentant toujours avec conviction son petit « glaçon canadien » sur le marché de La Panne.

J'ai perdu Jean-Marie de vue, ayant appris qu'il était allé à Bruxelles pour suivre les cours des Arts et Métiers afin de devenir plombier. Malheureusement, il est décédé relativement jeune.

Quant à moi, j'ai accompli mes humanités tout en conservant longtemps ma canadienne à carreaux rouges et noirs.

En retrouvant mon camarade Raymond, je peux à présent fermer le cercle de mon petit parcours canadien.

Jean de la Marck