Le petit train électrique
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C'est la sortie de l'école, nous nous réunissons, à quelques-uns, afin de disputer une partie de football sur la place Hocheporte. Tout à coup, Jules, un copain, arrive en courant tout essoufflé et nous annonce la venue de Saint-Nicolas au Grand Bazar.

Tout de suite, nous interrompons notre match pour nous précipiter vers la place Saint-Lambert. Nous dévalons les rues de l'Académie et de Bruxelles et aboutissons au petit square Notger. Là, devant nous, nous découvrons la façade du Grand Bazar brillant de mille feux.

Au premier étage, face à la place Saint-Lambert, est installé le trône de Saint-Nicolas. Le grand Saint vient justement de s'y asseoir. Il fait de petits signes, de la main, à tous les enfants rassemblés sur la place.

Nous, ce qui nous intéresse ce sont les vitrines où sont exposés tous les jouets. Une vitrine pour les filles avec des poupées animées qui dansent, se déplacent et font des gestes avec leurs bras. Certaines actionnent des berceaux à bascule dans lesquels des bébés pleurent. À côté, on admire un étalage plein de livres, de crayons de couleurs et d'albums à colorier. Un peu plus loin, on découvre, pour les garçons, une tour Eiffel, entièrement montée avec des pièces de Mécano ; jeu d'assemblage métallique, ancêtre des jeux Lego, Duplo et K'Nex. À l'intérieur de la tour, il y a même un petit ascenseur qui monte et qui descend.

Mais, ce qui nous attire le plus c'est la présentation des petits trains électriques. « Märklin », « Trix », « Fleissman » autant de noms prestigieux qui nous font baver. Nous sommes, là, béats d'admiration devant le spectacle qui se déroule sous nos yeux. Nez aplati et mains collées sur la vitre, nous voyons circuler de petites locomotives, type vapeur, tirant des wagons de marchandises dans un décor montagneux, avec tunnels et ponts enjambant des rivières. Proche de nous, une petite ville et sa gare sous verrière, avec arrivées et départs de trains de voyageurs, tributaires d'une signalisation lumineuse. Un peu plus loin, on découvre un hangar, remise de locomotives, avec sur le devant une plaque tournante permettant la mise sur voie.

Mais ce qui nous fascine le plus, c'est une mappemonde suspendue au plafond de l'étalage par un fil. Autour d'elle, roulant sur des rails, gravite un petit train de marchandises de la marque TRIX. Comme si la terre possédait un anneau ferroviaire.

Après une demi-heure de contemplation et de commentaires, nous nous précipitons à l'intérieur du magasin. Nous empruntons le grand escalier central qui nous mène tout essoufflés au troisième étage, rayons des jouets. Nous repérons tout de suite les petits trains. Nous nous en approchons et admirons les locomotives et wagons exposés. Nous touchons, nous prenons, nous soupesons et examinons les petits engins au grand dam de la vendeuse qui nous tance vertement par un « Ne pas toucher ».

Enfin, rassasiés par cette débauche de réseaux ferroviaires, nous grimpons au quatrième étage pour y admirer le royaume de Saint-Nicolas. Dans une ambiance feutrée faite de musique douce et de lumières tamisées, nous prenons place dans la file qui doit mener  jusqu'au trône. À gauche et à droite, ce ne sont que champignons mobiles et lutins rieurs. Nous voilà près du grand Saint, il me demande ce que je désire comme jouet. Bien entendu, je réponds : un train électrique. Compte tenu de la situation économique de l'époque (fin de la guerre) le bon Saint ne s'aventure guère, il me glisse dans le tuyau de l'oreille « je vais voir ce que je peux faire pour te contenter ». Je lui dis « merci ». En quittant le trône, nous avons droit à un petit cadeau sous forme d'une grenouille métallique qui fait « clic-clac » quand on la presse. Du coup, à  la sortie des magasins, on a l'impression que la place Saint-Lambert est devenue une vaste mare aux batraciens.

À mes parents, aussi, j'ai demandé un train électrique. Mais, le 6 décembre arrivé, je me lève en vitesse, débouche dans la cuisine et constate que sur la table, bien préparée la veille avec la carotte et le verre de péket, je découvre une grosse boîte contenant une splendide « canadienne » fourrée d'une peau de « teddy ». À ce moment, un peu déçu, je me suis dit que tout compte fait  Saint-Nicolas était un sage et avait préféré me voir au chaud pour passer l'hiver plutôt que de grelotter sur une voie ferrée. Ah oui ! Il faut que je vous dise qu'enfant je n'ai jamais eu de petit train électrique. Autre époque, nouvelle génération, j'ai dû attendre d'être papa de deux petits garçons pour en avoir un.

Jean de la Marck

Paru en brochure

Ce récit a été publié au sein de la brochure Sainte-Walburge et environs au XXe siècle - Souvenirs d'habitants en page 54.
Couverture de la brochure Sainte-Walburge et environs au XXe siècle - Souvenirs d'habitants