La grande lessive du lundi
Par

Branle-bas de combat à la maison, c'est lundi, jour de la lessive. Tous  les quinze jours, c'est le même cérémonial qui revient : trempage du linge, cuisson du linge, passage dans le tonneau à lessiver puis essorage et enfin séchage. Le repassage sera la cerise sur le gâteau si l'on peut dire.

Mais avant d'entamer toutes ces opérations ; plantons le décor. Nous sommes en 1951 et emménageons dans la nouvelle maison familiale qui vient d'être construite. Tout de suite, une question préoccupe ma mère. Pourra-t-elle disposer d'un endroit, convenable et aménagé, pour lessiver. En effet, en ce temps là, lessiver n'était pas une sinécure. Bref, mon père, en homme pratique avait prévu dans les plans que la cave arrière servirait de buanderie, équipée du matériel nécessaire pour réaliser une lessive digne de ce nom.

Le matériel se compose d'un grand bac en éternit pour servir de trempage et de rinçage du linge. À côté, on trouve un gros tonneau en bois, monté sur quatre pieds, muni d'un couvercle équipé d'un système de fermeture composé de tiges filetées et de papillons à visser. Sur la face interne du couvercle on trouve un axe métallique sur lequel est fixé un batteur pour remuer le linge. Sur la face externe du couvercle sont placés des engrenages permettant de faire tourner le batteur. Ceux-ci sont reliés par un axe sur une grande roue munie d'une manivelle placée sur un côté du tonneau. Lorsque l'on fait tourner la roue, on actionne le batteur à l'intérieur du tonneau. Afin d'éviter de faire toute une lessive à la  main, on place une courroie sure la roue et sur un petit moteur électrique placé en dessous du tonneau. Pour mettre le tonneau en route, chargé d'eau et de linge, il est impératif donner quelques tours de manivelle à la main  avant d'actionner l'interrupteur de mise en route du petit moteur électrique. Sinon, la charge étant trop importante, ce sont les fusibles de protection du courant électrique qui ne résistent pas.

Posé sur le sol,  on dispose d'un brûleur à gaz, à double couronne, sur lequel on place la lessiveuse pour cuire le linge.

Enfin, dans un coin de la pièce, assez écartée des autres engins, est installée l'essoreuse. Pour ma mère c'est une machine diabolique. Ressemblant plus à un spoutnik qu'à un appareil domestique. Imaginez, une boule métallique montée sur quatre petits pieds, lesquels sont en contact avec le sol par quatre rondelles de caoutchouc afin d'éviter les vibrations. Cette boule, appelée « ça va seul » fonctionne à l'électricité et tourne à une vitesse infernale. Pour qu'elle ne s'envole pas dans la pièce, il est nécessaire de bien répartir le linge dans la cuve. Pour la mise en marche, il est impératif, comme pour le tonneau, de faire tourner la cuve à la main avant d'actionner l'interrupteur. C'est que ma mère, à chaque essorage, se retirait bien vite dès que « ça va seul » commençait à tourner. Elle ne savait jamais, à l'avance, quel serait son comportement.

Maintenant, après cette description de la buanderie, la fête du linge peut commencer.

Tout d'abord, le linge très sale (salopette de mécanicien) doit tremper toute une nuit. Les poudres détergentes actuelles n'existant pas, on utilise du savon mou vert ou des copeaux de savon de Marseille. Ensuite on cuit le linge dans la lessiveuse placée sur la couronne de gaz. Après un certain temps de cuisson, on dépose le linge dans le tonneau au moyen d'un long bois puis avec moult précautions on vide l'eau de cuisson dans le tonneau. Le couvercle abaissé, bien fixé, quelques tours de roue à la manivelle pour amorcer le batteur. Puis, actionner l'interrupteur pour la mise en service du moteur électrique ; le brassage du linge peut commencer.

Après un certain temps pour ne pas dire un temps certain, on coupait l'action du moteur et le linge, une fois de plus, est déposé dans le bac de rinçage empli d'eau claire. Après trempage et rinçage, on dépose le linge dans « ça va seul » en ayant soin de bien répartir le linge le long des parois. Ensuite mise en route de l'engin infernal et recul de ma mère pendant la durée de l'essorage. C'est avec le bras et l'index tendus, tout en se penchant avec hésitation que ma mère parvient à atteindre l'interrupteur salvateur. Mais, quel essorage ! Le linge est presque sec. Maintenant, il faut quand même le mettre à sécher sur des cordes bien tendues, fixées dans une cave voisine. Par beau temps on le met à blanchir au jardin.

Il est bien entendu que les opérations décrites ci-dessus se répètent trois à quatre fois sur la journée. Ainsi, le soir venu, après nettoyage et remise en ordre de la buanderie, ma mère est comme passée à la moulinette tant elle est fourbue. De plus, la perspective du repassage ne génère pas un grand enthousiasme.

Ah ! Heureuses petites ménagères d'aujourd'hui qui peuvent utiliser une machine accomplissant en une heure trente toutes les opérations dont je viens de vous entretenir, excepté toutefois la mise sur cordes. Autre époque, autre vie. Vive le progrès. Le linge repassé sortant de la machine, après essorage, sera pour bientôt. Encore un peu de patience s.v.p.

Jean de la Marck

Paru en brochure

Ce récit a été publié au sein de la brochure Sainte-Walburge et environs au XXe siècle - Souvenirs d'habitants en page 67.
Couverture de la brochure Sainte-Walburge et environs au XXe siècle - Souvenirs d'habitants