Chez « Pauly » : Salon de coiffure à Saint-Séverin
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Lorsque mon épouse me signale qu'il est temps, voire grand temps, de me faire couper les cheveux, j'obtempère illico presto et me rends au salon de coiffure situé dans la galerie d'une grande surface. Là, bien calé dans un confortable fauteuil, un des coiffeurs, car il y en a plusieurs, me dit « je vous écoute ». J'ai presque envie de répondre « bin, comme la dernière fois ». Mais comme il ne s'agit jamais du même coiffeur, ma réponse serait plutôt incongrue. Aussi, en hésitant quelque peu, je me lance et lui dit » une coupe d'été avec dégagement de la nuque et du pourtour des oreilles tout en coupant et éclaircissant ce qui me reste de tifs sur le sommet du crâne ». Sitôt dit sitôt fait, la tondeuse électrique entre en action et rif raf rouf en un instant mes cheveux se retrouvent sur la cape qui protège mes habits. Cela n'a pas duré dix minutes que déjà je suis près de la caisse afin de régler la note. Quelques mots échangés sur le temps qu'il fait, un remerciement et me voilà dans la galerie de la grande surface.

Tout va vite maintenant, même la coupe de cheveux. Bientôt, il n'y aura plus de coiffeurs. À la place on trouvera un siège, un grand casque et un ordinateur sur le côté avec un monnayeur ou mieux un ban contact. Il suffira d'introduire le montant correspondant à la coupe désirée, vous prenez place sur le siège, vous mettez la tête dans le casque et en trois coups de cuillères à pot, vous aurez les cheveux lavés, coupés : classiques, raie au milieu, à l'iroquois ou boule à zéro. Pour le même prix, ils seront teintés, brillantinés et gélifiés.

Tout en soliloquant sur le futur des figaros, un petit « ridan » (tiroir) tout poussiéreux vient de s'ouvrir au tréfonds de mes cellules grises. Et, tout à coup, je n'entends plus « dzing dzing » des tondeuses électriques, mais celui du « tic, tic, tic » des tondeuses à main ainsi que les « tchac, tchac » des ciseaux manipulés prestement par le coiffeur. Du coup, me voilà revenu en arrière pour me retrouver dans le salon de coiffure de Jean Pauly, situé place Saint Séverin, dans ce quartier si populaire et populeux bien de chez nous.

Nous sommes un samedi, grosse journée d'affluence, j'arrive avec mon père. Nous entrons dans une véritable tabagie, tout le monde fume (autre temps, autres mœurs) les deux coiffeurs qui officient aussi. Nous nous installons sur les deux chaises encore disponibles. Le salon est plein à craquer. Un regard circulaire, et j'estime le temps d'attente à deux heures. Cela va me donner le temps d'observer et d'écouter les grandes personnes. On dit souvent que les dames sont de grandes bavardes, mais les hommes, dans un salon de coiffure, ne leur cèdent en rien. Tout y passe, le football, la politique, les métiers, les bonnes blagues, et les femmes bien entendu. J'ouvre mes oreilles bien grandes.

Le salon ne ressemble en rien au design d'aujourd'hui. Il se compose de trois fauteuils, assez durs, avec un petit repose-tête très rudimentaire. Progrès oblige, ils sont quand même pivotants, installés face à trois grands miroirs, qui surmontent une sorte un long comptoir, agrémenté d'une tablette en marbre blanc, comportant trois éviers alimentés en eau froide par des robinets aux obturateurs cruciformes. Tout le long du comptoir court une petite étagère, toujours en marbre blanc, sur laquelle sont posés des flacons de diverses lotions. De chaque côté des fauteuils, on trouve, fixées sur les montants du comptoir, des lanières d'aiguisages dites « cûr a rissinmî», pour l'affûtage des rasoirs-sabres. Pour l'anecdote, certains vieux coiffeurs utilisaient encore des ceinturons de l'armée allemande de 14/18.

Nous sommes, là, assis sur les chaises en bois, face aux fauteuils qui nous tournent le dos, attendant notre tour. Comme c'est samedi, beaucoup d'hommes viennent pour se faire raser. Dans ce domaine Jean Pauly est un barbier extraordinaire. Bien qu'il ait un ouvrier, le client préfère le doigté du patron. Un client s'installe dans le fauteuil, bien calé, il pose la nuque sur le petit repose-tête. Jean Pauly lui tâte d'abord les joues  afin de connaître la nature de la barbe : dure, drue, souple ou clairsemée. Ensuite, dans un petit bol,  il prépare la mousse à raser qui doit être aussi légère qu'une crème Chantilly. Avec un blaireau, pure soie, il répartit la mousse sur la surface à raser, en prenant soin de dégager les lèvres. À ce moment, Jean Pauly  entame une conversation animée avec un client en attente. Il est question du Football Club Liégeois en particulier. Jean Pauly, tout à sa discussion, reste le blaireau en l'air. Brusquement, une voix sortant du fauteuil lui dit « qu'éne novèle, Pauly, esse pô oûy o po d'min » (« quelle nouvelle Pauly, est-ce pour aujourd'hui ou pour demain »). Revenant sur terre, Jean Pauly prend alors son rasoir, le passe deux à trois fois sur « li cûr à rissinmé » puis maintenant la lame entre le pouce et l'index, le manche reposant sur l'auriculaire, il entame la barbe du haut vers le bas, fait le contour de la bouche, dégage le menton par petites touches. Je suis sidéré par sa dextérité, son travail est impeccable, pas une coupure. La peau est aussi lisse et douce que les fesses d'un bébé. Jean Pauly essuie les restes de mousse, passe une pierre d'alun avec du vinaigre de toilette (on ne parlait pas encore d'after-shave) afin de raffermir les pores de la peau. Enfin, cerise sur le gâteau il procède à un saupoudrage de poudre de riz au moyen d'un pompon en duvet léger. Rasage terminé, le client se lève, se regarde dans le miroir, et passe la main sur la joue, satisfait du travail.

Enfin, voilà mon tour, je m'installe, Jean Pauly règle la hauteur du siège, m'affuble d'une grande cape. Mon père lui recommande de couper court, de bien dégager la nuque ainsi que le pourtour des oreilles. Jean Pauly commence par mettre mes cheveux en place, la raie bien à gauche. Puis, me demandant de pencher la tête vers l'avant, il entame la nuque avec la tondeuse à main qui fait « tic tic tic » à chaque pression de la main. Ah ! Que j'aime sentir le froid du métal me parcourant la nuque par petites saccades. On flotte, pour un peu on s'endormirait. Ensuite, au moyen des ciseaux qui font « tchac tchac tchac » dans ses doigts agiles, il procède à la coupe régulière du sommet du crâne ainsi qu'à la rectification de quelques hachures laissées par le passage de la tondeuse. En laissant filer une touffe de cheveux entre ses doigts, il en coupe l'extrémité d'un coup sec. J'entends « snip snip ». Pour terminer, il égalise les favoris avec un rasoir-sabre. Pour remettre les cheveux bien en place, il prend une bouteille de « sent-bon » pour me faire une petite friction. Pour les enfants, Jean Pauly garde toujours les fonds de bouteilles de différentes lotions qu'il rince avec de l'eau pour en faire du « sent-bon ». Me voilà terminé comme on dit dans le jargon. Quelques petits coups de brosse pour enlever les derniers cheveux tombés dans la nuque, sur le col de chemise, et je m'extirpe, tout guilleret du fauteuil. Maintenant, c'est au tour de mon père ; barbe et coupe des cheveux. Il est six heures du soir lorsque nous quittons tout frais tout beaux le salon de coiffure.

La place Saint Séverin est devant nous, avec en son milieu, une fontaine Montefiore à laquelle s'abreuvent deux chiens. Un petit arrêt sur le trottoir, suffisant pour humer la bonne odeur des frites en provenance de la « friture » (« friterie » aujourd'hui) d'à côté. De plus loin, nous entendons des cris et des rires qui sortent du café Plomteux, endroit de grand rassemblement où, se retrouvent, joueurs de billard, joueurs de cartes, écluseurs de « cadets » et clients de Jean Pauly assoiffés par quelques heures d'attente. Mon père et moi nous nous regardons et puis hop ! En avant pour un cornet de frites avec, peut-être, je l'espère, une escale chez Plomteux.

Jean de la Marck

Paru en brochure

Ce récit a été publié au sein de la brochure Sainte-Walburge et environs au XXe siècle - Souvenirs d'habitants en page 75.
Couverture de la brochure Sainte-Walburge et environs au XXe siècle - Souvenirs d'habitants