Vacances d'été en Montagne Sainte-Walburge
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Les voitures la descendent et la montent. Les autobus de la ligne 71 l'empruntent dans les deux sens, chargés de passagers aux regards indifférents. Les ambulances, toutes sirènes hurlantes et crispantes, la dévalent à toute vitesse pour aller quérir un blessé ou un malade. De nombreuses voitures stationnent de chaque côté de sa chaussée. J'ai peine à te voir ainsi maltraitée, ma rue, ma « montagne » comme on t'appelait familièrement. Enfant, tu étais notre plaine de jeux en été et notre piste de luges en hiver. Plus tard, tu devins notre lieu de rencontres et de discussions animées pour les adolescents que nous étions. Je ne te reconnais plus. Tu es maintenant un autodrome permanent que les riverains traversent en risquant leur vie à tout instant ; de nombreux accidents en attestent. Aussi, vais-je raconter comment je te voyais il n'y a pas si longtemps.

L'ancienne école primaire d'Hocheporte
Bas de la rue Montagne Sainte-Walburge
Un Smur arrive et passe devant l'ancienne école Hocheporte

Ce sont les vacances scolaires d'été, je m'éveille, je m'étire puis je me lève. Il fait beau, un grand soleil illumine ma chambre. Je pense qu'une belle journée va commencer. Mes parents sont au travail depuis belle lurette. Je fais un brin de toilette puis je prends mon petit déjeuner. Il est déjà 10 heures, j'ouvre la fenêtre et regarde à gauche et à droite. J'habite au bas de la rue, je peux voir sur la gauche s'il y a de l'animation dans le haut de la rue. En scrutant la droite, je ne remarque rien sur la place Hocheporte toute proche. Nico n'est pas encore présent avec son ballon de football en mousse.

Quelques maisons plus bas, je vois Monsieur Godart, assis sur sa petite chaise. Il est en grande conversation avec des voisins. Monsieur Godart est un vieux bonhomme, au teint rosé, tout blanc de cheveux avec une grosse moustache toute blanche également. Atteint par la maladie de Parkinson, il tremble de tout son corps, même sa voix est chevrotante. Sympathique à souhait, adultes comme enfants s'arrêtent pour lui dire bonjour et entamer une petite parlote. Il aime rendre de menus services. Lorsque Guillaume de chez Torine revient du marché avec sa longue charrette remplie de légumes et de fruits, Monsieur Godart, malgré son handicap va lui donner un petit coup de main. Je constate aussi la présence de quelques malades en pyjama qui attendent, devant l'entrée de l'hôpital des Anglais, l'arrivée de Torine, l'épicière, afin de lui passer commande de cigarettes, de fruits ou de petites pâtisseries. Torine vend de tout dans son petit magasin.

Je me décide enfin à sortir. Je prends de suite le sens de la montée. Au loin, j'aperçois Nicole qui sort son petit ménage sur le trottoir, aidée de la petite Gisèle. Il y a là : une petite table, une petite armoire, un petit fauteuil, une poussette avec un bébé en celluloïd et une petite cuisinière avec quelques casseroles. Tout en cheminant, Je pense que je n'y couperais pas et qu'il faudra bien jouer à papa et maman, petite sœur et compagnie. Comme je ne vois rien d'autre d'intéressant, à l'horizon, autant m'occuper à parodier les parents adultes. Pendant que nous jouons, Josette, une copine qui habite juste en face, joue à la « vamp » devant la fenêtre du premier étage. Dès que sa maman est partie travailler, Josette monte à l'étage, se pare des robes de sa maternelle, se maquille outrancièrement et se pavane devant nos yeux écarquillés et amusés. Elle ne pense qu'à cela Josette, jouer sa « Rita Hayworth ». Tout à coup, on ne sait trop pourquoi, Gisèle commence à pleurer. Nous nous demandons, interloqués, ce qui lui prend. Comme nous rions de la voir dans cet état, elle se vexe et, en rage, elle retourne chez elle, en courant, tout en maintenant d'une main, au travers de sa robe, sa petite culotte qui menace de lui tomber sur les chaussures suite, nous supposons, à la rupture de l'élastique. À ce moment, nous comprenons les raisons de sa colère subite.

Tiens ! Voilà papa qui revient du travail juché sur sa moto. Il est déjà midi. Il est temps de rentrer pour manger sa petite tartine au pâté de foie, acheté chez Torine. Mon père se dépêche de manger, car tout en étant policier mécanicien au garage de la police, il reçoit quelques clients privés, des « extras » comme il dit, pour des réparations ou entretiens de motos. Il opère à même le trottoir. Tout de suite quelques copains, Bruno, Lucien, Nico, ont vite repéré le manège et viennent admirer le travail de pro de mon père. Ils ont une idée en tête. Ils espèrent que mon père les invitera à faire un petit tour d'essai sur une Triumph, Norton, Saroléa ou Gillet. Ils sont comblés, car mon paternel ne refuse jamais. À chacun leur tour, ils font la montée à fond la manette aux gaz. La moto va tellement vite qu'ils ont les yeux larmoyants et les cheveux en pétard. Mais, qu'est-ce qu'ils sont heureux ! Merci M,sieu de la Marck... 14 heures, il est grand temps pour papa de rejoindre son garage.

Avec les copains, nous décidons, pour l'après-midi, de nous rendre dans le petit bois du Thier Savary situé tout en haut de la « montagne ». Au passage, Louis, Willy, Georget, Marie, Ninie, se joignent à nous. Sur place, nous entamons le creusement d'un « camp » de forme ronde. Nous enlevons des terres, sur une profondeur d'un mètre cinquante, puis réalisons une toiture faite de branches entrelacées sur lesquelles nous posons des mottes de gazon. Ainsi camouflés, nous pouvons jouer à la guerre. Nous distribuons les rôles. Il n'y a jamais de simples soldats chez nous. Toujours des officiers, major, capitaine, lieutenant. Les filles sont infirmières en chef ou cuisinières en chef. « On faisait comme-ci » ou « on disait que ».

Tout à coup apparaît Fernand, « Fifi jaune d'œuf » comme on le surnomme. C'est le savant de la bande, notre « Monsieur Tournesol ». Toujours à inventer un engin qui ne fonctionne jamais. Cette fois-ci, avec un air mystérieux, il nous montre une boule blanche munie d'une longue mèche, fruit de ses cogitations. Voilà nous dit-il, sérieusement, il s'agit d'une bombe, confectionnée avec du salpêtre, du soufre et du carbure. Le tout enfermé dans une enveloppe de plâtre. Vous allez voir comme cela va « pèter ». Nous, on joue le jeu et nous nous aplatissons, tout de go, sur le sol, n'osant trop regarder. Il pose sa bombe à une certaine distance en nous recommandant de faire très attention et de nous protéger les yeux comme s'il s'agissait d'une bombe atomique. Il allume la mèche. Nous nous attendons au pire. Tout à coup nous entendons « pfuit », puis, plus rien. Pauvre vieux Fernand, c'est encore raté. Nous sommes pliés en deux, de rire, sauf lui. Enfin, il fera mieux la prochaine fois.

18 heures ! Comme le temps s'écoule vite lorsque nous sommes occupés à guerroyer. Il est grand temps de rentrer pour le souper. Dernière bouchée, et déjà je suis à la fenêtre pour scruter l'horizon et constater qu'il y a de l'animation dans le virage du haut de la « montagne ». Le temps de grimper en quatrième vitesse et me voilà en face de chez Yvonne, Monique, Josette. Je retrouve également une autre Josette, Louis, Georget, Lucien, Bruno, Willy. Les filles sautent à la corde. On joue au malin en voulant les imiter, mais nous renonçons, car elles ont plus d'adresse que nous, gros balourds que nous sommes. On s'organise pour jouer aux métiers. Jeu qui consiste à trouver le nom d'un métier que l'un d'entre nous, désigné par le sort, exprime, par des gestes et des jeux de physionomie sans utiliser la parole.

Avançant dans la soirée, nous commençons à raconter des blagues et à nous charrier les uns les autres en invoquant de petites relations amoureuses, réelles ou supposées telles, entre Yvonne et Louis, Josette et Bruno. Parfois cela discutaille ferme, car nous prêchons parfois le faux pour connaître le vrai. Brusquement, nous entendons et faisons semblant de ne pas avoir entendu le premier appel des parents, invitant leur progéniture à réintégrer le logis familial. Habitant le bas de la rue, je suis le dernier à rentrer. Avant de me mettre au lit au terme d'une journée bien remplie, j'écoute, sur le vieux poste de radio, les dernières chansons d'un crochet radiophonique animé par Jean Nohain, le Michel Drucker de l'époque. Ensuite, bonsoir la compagnie et à demain.

Tu vois, ma rue, ma bonne vieille « montagne », je n'ai pas oublié les bons moments que nous avons passés ensemble. Aujourd'hui les « vroums vroums » ont remplacé nos rires et nos cris.
Il n'y a plus d'enfants qui jouent dans les rues.

Jean de la Marck

Paru en brochure

Ce récit a été publié au sein de la brochure Sainte-Walburge et environs au XXe siècle - Souvenirs d'habitants en page 47.
Couverture de la brochure Sainte-Walburge et environs au XXe siècle - Souvenirs d'habitants